Cygnes verts : se préparer aux risques climatiques marginaux

Lorsqu’on évalue les risques qui guettent en permanence les entreprises et les marchés, on tient compte des événements imprévus qu’on appelle des « cygnes noirs » selon la théorie du même nom, comme les pandémies, qui ont des incidences en cascade au sein des marchés et de l’économie mondiale. Les changements climatiques peuvent aussi causer de vastes mouvements de marché inattendus et, en référence au concept précédent, ce sont les « cygnes verts ». Pour aiguiser leur résilience à ces événements, les investisseurs et les entreprises doivent voir plus loin que les projections et les modèles actuels et tenir compte des risques marginaux liés aux changements climatiques dans leurs planifications.

* Les liens marqués d’un astérisque ne sont disponibles qu’en anglais.

La crise liée à la COVID-19 est considérée comme un « cygne noir », c’est-à-dire un événement économique ou un mouvement de marché* imprévisible qui a une faible probabilité de se réaliser, mais qui a de grandes incidences lorsqu’il se produit. Les cygnes noirs sont vus comme des scénarios marginaux qui sont difficiles à anticiper, mais qui peuvent avoir des répercussions majeures et durables.

Les changements climatiques constituent une menace de plus pour le système financier mondial et comportent des risques que certains appellent des « cygnes verts », à savoir des événements liés au climat qui entrainent des perturbations majeures* pour l’économie mondiale et les systèmes sociaux et naturels. Même si nous savons qu’il y a une possibilité que des chocs mondiaux surviennent, comme les changements climatiques ou les pandémies, il est difficile de prédire et de gérer l’ampleur générale de leurs incidences, de leurs interdépendances systémiques et des effets qui en découleront. Les investisseurs et les entreprises sont-ils bien préparés pour réagir aux répercussions interreliées en cascade des changements climatiques et aux résultats des cygnes verts?

 

Les incidences économiques des changements climatiques

Nous avons déjà remarqué que les événements climatiques extrêmes se multiplient et que leur probabilité augmente, comme les inondations et les feux de forêt ou les sécheresses et les changements météorologiques. Nous sommes également témoins de leurs conséquences directes sur les marchés et les économies. Ces phénomènes entrainent des répercussions complexes qui sont interreliées, comme les coûts de rétablissement à une catastrophe, une rupture dans la continuité des activités, des changements dans la disponibilité des ressources et une hausse des prix des produits de base, entre autres. On s’attend aussi à ce qu’ils comportent des risques de transition* pour les économies, tandis que les gouvernements fixent les prix des émissions de carbone, que les marchés dévoilent de nouvelles technologies et que les goûts des consommateurs évoluent.

Type de risque Incidences sur l’économie Durée des conséquences

Risques physiques

Dus à des phénomènes climatiques extrêmes

Chocs non anticipés pour les composants de l’offre et de la demande

Court à moyen terme

Dus à la hausse des températures et aux changements des régimes climatiques, etc.

Apparition lente des effets sur la capacité de production et la croissance économique

Moyen à long terme

Risques de transition

Dus aux changements du marché et des politiques dans le cadre de la transition vers une économie à faible émission de carbone

Chocs liés à l’offre et à la demande ou effets sur la croissance économique

Court à moyen terme

Adapté de Batten, 2018.

 

La Banque des règlements internationaux (BRI) a récemment publié un livre qui présente dans quelle mesure les cygnes verts entrainent des conséquences graves et inattendues, qui perturbent les économies et les marchés financiers. En fait, les changements climatiques causent des réactions en chaine si complexes et imprévisibles au sein des systèmes financiers, sociaux et naturels que les cygnes verts peuvent engendrer des risques encore plus grands pour l’humanité qu’une crise financière standard.

 

Une faible probabilité, mais de grandes incidences

En finances et en économie, les « risques extrêmes » font référence aux mouvements de marché qui ont une faible probabilité de se produire. Ils se trouvent dans la « queue » de la courbe de distribution des événements possibles du marché. Ces événements sont communément appelés des cygnes noirs et ont des effets à long terme sur les systèmes sociaux et économiques.

Climate change can cause tail risks  through two mechanisms
Adapté de SecurityRoundtable.org*

 

Les changements climatiques peuvent causer des « risques extrêmes » de deux manières :

 

En outre, les climatologues ont remarqué un ensemble de « points de bascule », c’est-à-dire des seuils qui, une fois qu’ils sont dépassés, peuvent causer des transformations profondes et irréversibles au système climatique de la planète. D’après certaines projections, nous pourrions atteindre certains points de bascule plus rapidement que ce que nous anticipons et cela aurait des conséquences très graves.

Nous l’avons vu lors de la crise de la COVID-19, les gouvernements peuvent être lents à réagir, mais aussi être capables de prendre des mesures drastiques pour atténuer les effets des cygnes noirs. Au fur et à mesure que les effets des changements climatiques se font de plus en plus sentir et que nous atteignons certains points de bascule, la réaction politique des gouvernements du monde entier pourrait être forcée, abrupte et désordonnée.

Ces exemples constituent des cygnes verts, c’est-à-dire des événements qui ont une faible probabilité de se produire, mais de grandes conséquences économiques en raison d’effets graduels ou soudains liés aux changements climatiques. Comme pour la pandémie de la COVID-19 et d’autres cygnes noirs, les investisseurs et les entreprises doivent se préparer et tester leur résistance aux répercussions des cygnes verts.

 

Les cygnes verts : des risques financiers

Bon nombre d’investisseurs, de détenteurs d’actifs et d’entreprises sont déjà en train d’évaluer les risques liés aux changements climatiques pour leurs portefeuilles et leurs activités. Ces risques sont publiés par le groupe de travail sur les informations financières relatives aux changements climatiques, le Taskforce for Climate-Related Disclosures (TCFD)*. Pour évaluer les incidences des changements climatiques sur le rendement de l’investissement et les revenus des portefeuilles, le groupe de travail se base sur des données historiques et des modèles de scénarios futurs.

Même si les modèles climatiques actuels peuvent révéler des risques matériels pour les entreprises, ils ne permettent pas d’évaluer les incidences macro et micro-économiques que les risques extrêmes poseront sur de grands portefeuilles diversifiés (et ce, malgré les efforts qui sont déployés*). Alors que les changements climatiques s’accélèrent et qu’ils présentent de nouveaux risques systémiques complexes, l’analyse des données historiques n’est pas nécessairement utile. De plus, ces modèles supposent souvent que le prix des émissions de carbone sera stable et linéaire, que le réchauffement des températures sera progressif et que la fréquence et la sévérité des phénomènes météorologiques extrêmes comme les inondations, les incendies et les tempêtes augmenteront de manière graduelle. Ils ne sont donc pas en mesure de gérer des points de bascule abrupts et inattendus.

Les modèles actuels se basent sur des expériences historiques pour évaluer la capacité des entreprises à absorber ces changements et même s’ils considèrent que les changements climatiques influent grandement sur la macroéconomie, ils les décrivent comme des phénomènes qui se déroulent en continu depuis plusieurs décennies et dont les effets les plus conséquents se sont produits dans la dernière moitié du 21e siècle. Plus important encore, la possibilité d’un choc économique lié à un cygne vert n’est généralement pas évaluée.

 

Les cygnes verts : les affronter et s’y adapter

Pour bâtir la résilience aux changements climatiques, il faut être en mesure d’affronter les cygnes verts qui sont certes improbables, mais dont les effets seraient puissants. Pour aider les investisseurs et les entreprises à comprendre et à planifier ces risques extrêmes, voici quelques points à examiner :

 

Les entreprises doivent suivre les recommandations des experts en climatologie qui ont développé une excellente compréhension des interdépendances des risques, des opérations et des chaines d’approvisionnement et de valeurs liés au climat. Ces experts sont également en mesure d’aider les investisseurs et les détenteurs d’actifs à accorder la priorité aux risques climatiques et à placer la résilience au cœur de leurs stratégies de placement. En se préparant aux incidences improbables, mais extrêmes, des changements climatiques, les investisseurs seront plus à même de comprendre et de gérer les répercussions des événements peu probables et des cygnes verts auxquels ils pourraient être confrontés à l’avenir.

L’équipe de WSP qui travaille sur les changements climatiques et notre programme Conçu pour l’avenirMD aident nos clients à mieux comprendre les incidences des scénarios climatiques éventuels, des grands chocs climatiques et des événements extrêmes sur leurs portefeuilles et leurs actifs.


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