Au cours des prochaines semaines, WSP se penchera sur l’évolution du bureau dans l’après-COVID, de nos comportements en présence des collègues dont nous étions séparés jusqu’à l’incidence de la révolution du télétravail sur la demande de locaux commerciaux. Comment les employeurs peuvent-ils transformer leurs locaux en destinations incontournables et quel rôle joueront les technologies intelligentes dans tout cela? Les adaptations que nous avons apportées augmenteront-elles la pérennité ou la réduiront-elles plutôt? Et qu’en est-il de la résilience? Nous savons que la réalité réseautée et mondialisée dans laquelle nous évoluons présente un risque accru d’éclosion de pandémies futures, alors que signifie un bureau « souple » dans ce contexte? 

Une des premières questions que se poseront les travailleurs qui songent à retourner au bureau est : « Est-ce que c’est sécuritaire? ». La prévention et le contrôle des infections n’ont jamais constitué un paramètre de la conception de bureaux, et étant données nos nouvelles connaissances et sensibilités concernant la propagation de maladies, comment envisagerons-nous la possibilité de partager des postes de travail, cuisines et ascenseurs avec des centaines d’autres personnes? « Ça va complètement changer la manière de concevoir les bureaux et d’autres immeubles, soutient Austin Wikner, chef de l’équipe de mécanique du bâtiment de WSP à Londres. Par le passé, l’isolement et la séparation ne constituaient des préoccupations que dans les milieux de la santé et les laboratoires. Nous devons déchirer les règles existantes relatives à la conception de bureaux et voir comment intégrer certaines de ces considérations. » 

De nombreuses stratégies éprouvées utilisées dans les immeubles de haute performance et du secteur de la santé pourraient être appliquées aux bureaux. Elles présentent différents niveaux de perturbation et de pertinence et entraînent toujours des compromis entre la performance, la consommation énergétique, le coût et l’expérience. Il existe aussi des stratégies qui favorisent plus largement la santé dans un immeuble, mais ne s’attaquent pas spécifiquement aux coronavirus. Le dilemme pour les propriétaires immobiliers et les employeurs sera d’établir l’ampleur des changements qu'ils devront apporter pour que les occupants se sentent à l’aise, et quels compromis valent vraiment la peine. Nous aborderons les répercussions de ces choix sur les aspects économiques des demandes changeantes des occupants plus tard dans la série. Mais nous devons d’abord comprendre ce qui peut être fait.
Ça va complètement changer la manière de concevoir les bureaux et d’autres immeubles
Austin Wikner chef de l’équipe de mécanique du bâtiment, WSP au Royaume-Uni

Est-ce qu’un bureau à l’épreuve des virus est possible?

En théorie, oui. « Nous pourrions produire un bureau à l’épreuve des virus, mais ce bureau ressemblerait au laboratoire de confinement le plus protégé qui soit et tout le monde porterait une combinaison en plastique branchée à un tuyau », affirme Kevin Cassidy, chef national pour le secteur de la santé de WSP au Canada. 

En transformant le bureau en un milieu clinique, on risquerait assurément d’en réduire l’attrait et l’efficacité. Au cours des dernières décennies, les travailleurs du savoir ont été entassés dans des espaces ouverts de plus en plus denses et encouragés à interagir le plus librement et le plus souvent possible. Malheureusement, les conditions qui favorisent la génération d’idées sont aussi idéales pour la propagation de maladies. « La réalité est que les facteurs humains ont beaucoup plus à voir avec la transmission que le milieu physique, explique Kevin. De nombreuses technologies sont utilisées dans les hôpitaux, mais la vraie question est de savoir combien peuvent être intégrées au bureau d’une manière concurrentielle en termes de coûts et qui offre aux occupants un bon degré de confort sans trop compromettre leur vie privée? »

Une question connexe est de savoir si un bureau à l’épreuve des virus est quelque chose de souhaitable. « Si vous vivez dans un milieu exempt de virus, votre système immunitaire va décliner, de sorte que, dès que vous serez ensuite exposé à des virus, il vous sera difficile de les combattre », affirme Gary Pomerantz, spécialiste en mécanique du bâtiment et premier vice-président chez WSP à New York. « Avant de sauter aux conclusions et de tellement purifier l’air qu’il ne renferme rien d’autre que de l’air, nous devons déterminer si c’est bon pour les occupants. » 

Si vous vivez dans un milieu exempt de virus, votre système immunitaire va décliner, de sorte que, dès que vous serez ensuite exposé à des virus, il vous sera difficile de les combattre
Gary Pomerantz spécialiste en mécanique du bâtiment et premier vice-président , WSP à New York

Comment la maladie se propage-t-elle dans un bureau?

Il s’agit d’une question clé pour laquelle nous n’avons pas de réponse définitive. Nous savons toutefois que la COVID-19 se transmet d’une personne à une autre par l’entremise de gouttelettes projetées en toussant, en éternuant ou en parlant. Ces gouttelettes sont assez denses et, dans l’air calme, ne vont pas très loin avant de se déposer au sol, d’où la recommandation de l’OMS de maintenir une distance d’au moins 1 m entre les personnes. Mais le virus peut survivre sur des surfaces de quelques heures à quelques jours. Il se propage quand on touche des surfaces infectées et peut se transmettre si on touche ensuite son nez, ses yeux ou sa bouche ou qu’on ingère les particules. Cela signifie que, dans le cas de cette maladie, les trois principaux éléments d’intérêt seront les personnes, les surface et comment les systèmes de traitement de l’air qui créent de la turbulence pourraient aider les gouttelettes à se propager encore plus loin.

Contrairement au coronavirus à l’origine de l’éclosion de SRAS en 2002-2003, la souche responsable de la COVID-19 ne serait pas transportée par les particules fines appelées aérosols, et n’est donc pas disséminée par ces derniers. Mais des menaces futures pourraient se transmettre de manière très différente, souligne Kevin Cassidy. « On pourrait tout changer pour contrer la COVID-19, mais cela pourrait s’avérer inefficace pour la prochaine éclosion. Il faut trouver une solution équilibrée qui nous assurera le degré de protection le plus large contre tout ce qui pourrait surgir à l’avenir. »

Chaque fois qu’une infirmière entre dans la chambre d’un patient, avant de faire quoi que ce soit, elle se désinfecte les mains, puis les lave à nouveau avant d’en ressortir. Une bonne hygiène des mains est fondamentale
Jonathan Ramajoo chef du secteur de la santé, WSP en Australie

Comment minimiser les contacts?

Une partie de la solution résidera toujours dans la gestion des comportements humains – c’est le cas même dans les milieux très techniques des soins de santé, signale Jonathan Ramajoo, chef du secteur de la santé chez WSP en Australie. « Chaque fois qu’une infirmière entre dans la chambre d’un patient, avant de faire quoi que ce soit, elle se désinfecte les mains, puis les lave à nouveau avant d’en ressortir. Une bonne hygiène des mains est fondamentale », dit-il.

Jusqu’à ce qu’on dispose d’un vaccin ou d’un traitement efficace, des mesures de distanciation physique devront rester en place. La réduction du nombre de personnes présentes dans le bureau à un moment donné, l’installation de systèmes de traitement de l’air unidirectionnels et des limites au nombre d’occupants dans les espaces confinés comme les salles de conférence ou de réunion pourraient aider à limiter les contacts. Certaines technologies comme le balayage thermique pourraient aussi être utilisées pour identifier les personnes qui pourraient être infectées – nous examinerons l’efficacité de ses approches (ainsi que les questions éthiques s’y rapportant) plus tard dans la série.

Les bureaux existants pourraient ne pas se prêter facilement à ces approches : idéalement, il y aurait des voies d’entrée et de sortie distinctes, mais de nombreux immeubles n’ont pas deux entrées, et une telle modification serait dispendieuse. Les escaliers pourraient s’avérer une option plus intéressante que l’ascenseur, mais cela pose problème pour les personnes en fauteuil roulant ou à mobilité réduite et, au-delà de trois ou quatre étages, pour presque tout le monde sauf les personnes en très bonne forme physique. Nous examinerons les défis du transport vertical en détail dans un autre article.

Austin Wikner suggère que les plans d’aménagement pourraient être plus décentralisés pour faire en sorte que les espaces communs comme les lieux de préparation du thé ou du café soient utilisés par un moins grand nombre de personnes. « Là où il y en avait un par étage servant 100 personnes, il serait pertinent de prévoir quatre ou cinq points répartis sur l’étage qui ne servent chacun que 10, 20 ou 30 personnes », dit-il.

Plus on retirera de points que doivent toucher les gens qui se déplacent dans l’immeuble, plus le risque sera faible. Les portes automatiques et les dispositifs de sécurité sans contact pourraient aider, tout comme les robinets, distributrices de savon, séchoirs à mains et chasses de toilette à détection de mouvement, ou encore les cafetières à commande vocale. « Il ne s’agit pas de nouvelles technologies, et ce n’est pas particulièrement difficile à installer, mais tout est une question d’argent, affirme Austin. Un robinet sans contact est plus dispendieux qu’un robinet normal. Intégrer un moteur et un capteur de mouvement à une porte a un coût et prend de l’énergie. »

Quand le toucher ne peut être évité, des revêtements ou matériaux antimicrobiens comme le cuivre et des alliages comme le laiton ou le bronze peuvent désactiver les microorganismes qui s’y déposent. « Ces solutions utilisées dans le secteur de la santé peuvent facilement être transposées », affirme Tomer Zarhi, gestionnaire en mécanique dans l’équipe du secteur de la santé chez WSP au Canada. « Si des surfaces antimicrobiennes pourraient être aménagées, les surfaces lavables et durables sont encore plus importantes. »

Mais les différentes options ont toutes des avantages et des inconvénients. Les armoires de cuisine devraient-elles être remplacées par des tablettes pour réduire les points de contact? Ou est-ce que ça exposerait la vaisselle aux gouttelettes dans l’air? Devrait-on fermer les cuisines quand le risque de transmission est élevé? Ou est-ce que cela rehausserait le risque parce que les occupants entreraient et sortiraient plus souvent de l’immeuble pour aller s’acheter un café?

Et que dire des déplacements de la maison au bureau? Dans les grandes villes, de nombreux employés de bureau utilisent les réseaux de transport collectif bondés. « Voilà le point faible », constate Justin Turnpenny, qui dirige l’équipe d’aménagement des bureaux de WSP à Londres. « Mon trajet consiste en un déplacement en train d’une demi-heure, et la plupart du temps, c’est bondé. Vous pouvez créer un milieu de travail sécuritaire de neuf à cinq, mais en ce qui concerne les déplacements pour s’y rendre, c’est beaucoup plus difficile ». (Pour en apprendre davantage sur les mesures prises dans les transports collectifs en réponse à la COVID-19, consultez les livres blancs de WSP pour le Canada et l'Australie.)

Une solution pourrait être la mise en place d’horaires de travail souples pour permettre aux employés d’éviter les heures de pointe – mais cela aurait un effet sur le travail en équipe et pourrait donc limiter l’intérêt de se rendre au travail.

« On pourrait tout changer pour contrer la COVID-19, mais cela pourrait s’avérer inefficace pour la prochaine éclosion. Il faut trouver une solution équilibrée qui nous assurera le degré de protection le plus large contre tout ce qui pourrait surgir à l’avenir.
Kevin Cassidy chef national pour le secteur de la santé , WSP au Canada

Est-ce que les appareils de traitement de l’air propagent le virus?

Le rôle des systèmes de conditionnement de l’air et de ventilation est un des sujets les plus chauds, et aussi un des plus complexes. Nous nous y attarderons dans la troisième partie, la semaine prochaine.

Une politique du poste de travail propre est-elle suffisante? 

Non. La propreté relative de postes désignés par rapport aux postes de travail partagés a fait l’objet de nombreuses discussions; qui voudra s’asseoir à un bureau après que quelqu’un d’autre l’ait utilisé? En fait, ce sera plutôt l’inverse. Les bureaux devront tendre vers les pratiques de nettoyage « terminal » employées dans les milieux de la santé ou les laboratoires. Si cela n’ira peut-être pas jusqu’à la fumigation des locaux à l’eau de javel, comme cela se fait dans certains laboratoires, ça signifie toutefois qu’on ne pourra plus laisser d’articles personnels au bureau en notre absence et qu’il n’y aura plus de téléphones fixes ou de claviers partagés.

« Idéalement, le nouveau milieu agile est un poste de travail avec une fiche pour le branchement de son portable et c’est tout, dit Tomer Zahri. Le nettoyage terminal n’est pas possible quand il y a des articles personnels. » Jack Maynard, qui dirige l’équipe mécanique et électrique de WSP au Canada, travaille actuellement à un plan de réintégration pour un bureau, et sa première tâche consiste à désencombrer : « Un nettoyeur qui passe dans le bureau ne va pas toucher à la photo de vos enfants ou vos objets personnels. Il s’agit donc de dépersonnaliser – plus personne n’a un espace attitré, et un nettoyage en profondeur sera effectué chaque soir. Vous vous présentez donc à un poste de travail dont vous savez qu’il a été bien nettoyé la nuit précédente et c’est votre poste pour la journée. » Des programmes de nettoyage en profondeur pourraient rehausser considérablement les coûts d’utilisation. 

Idéalement, le nouveau milieu agile est un poste de travail avec une fiche pour le branchement de son portable et c’est tout
Tomer Zarhi gestionnaire en mécanique dans l’équipe du secteur de la santé , WSP au Canada

Qui va payer pour tout ça?

Dans le secteur commercial, de nombreux coûts de propriété et d’exploitation d’un immeuble sont transférés aux locataires. « Le propriétaire de l’immeuble et les locataires doivent s’entendre sur ce qui est important pour eux », affirme Jack. Les entreprises font déjà des compromis, signale-t-il, entre fournir plus d’espace à leurs employés ou leur offrir d’autres avantages comme des cappuccinos ou des cours de yoga gratuits. « Ces dernières années, elles ont réduit la superficie et misé sur une offre de services accrue. Il sera intéressant de voir comment cela va changer. »

Justin Turnpenny pense que la demande des occupants pour des immeubles qui favorisent la santé entraînera une hausse de l’adoption de normes comme WELL et Fitwel. « Plus de gens vont vouloir travailler dans ces immeubles parce qu’ils offrent une ventilation et une qualité de l’air améliorées et de meilleures mesures sanitaires. Il deviendra beaucoup plus important de fournir un milieu de travail qui favorise la santé des occupants. » Les immeubles WELL doivent quand même respecter la réglementation relative à la consommation énergétique, alors c’est possible. « C’est plus difficile à réaliser, et il y a des coûts associés à des installations techniques plus efficaces, mais ces coûts ne deviennent pas nécessairement des coûts d’utilisation. » Nous couvrirons le rôle que les normes de bien-être pourraient jouer dans le cadre d’un autre article.

Comme les mesures visant à contrer la propagation de la COVID-19 seront aussi efficaces contre la grippe saisonnière et le rhume, la réduction du nombre de jours de congé de maladie, si elle peut être quantifiée, pourrait être prise en considération dans le calcul de la rentabilité. « Nous avons réalisé des études sur l’impact de la qualité de l’air intérieur sur les coûts de main-d’œuvre dans les établissements de santé et nous pouvons démontrer assez facilement qu’il s’agit d’un bon investissement », soutient Kevin Cassidy. En revanche, nous ne savons toujours pas comment les gens vont réagir à des menaces perçues ou à leurs remèdes présumés. Est-ce que des employés très soucieux de leur santé pourraient refuser d’entrer dans des immeubles où ils ne se sentent pas en sécurité, voire même, dans des sociétés plus litigieuses, intenter des poursuites s’ils tombent malades dans un milieu sous-optimal? Doug Crann, spécialiste de la sécurité au travail, maintient que la poursuite des activités, la culture et la confiance envers les dirigeants d’entreprises qui ne s’attaquent pas à ces questions risquent de subir des dommages irréversibles.

 Cela dit, le plus grand risque pourrait bien résider dans le fait que, en essayant de rendre les immeubles plus sécuritaires, nous en retirerons les éléments qui font que les gens veulent les fréquenter. Avant de transformer le bureau en quelque chose qui ressemble à un milieu clinique, nous devons nous demander si c’est ce que nous souhaitons vraiment.

 

Si la COVID-19 accélère la tendance émergente vers des milieux de bureau plus sains, nombreux sont ceux qui s’en réjouiront. Mais cela pourrait, en fin de compte, être déterminé par des facteurs économiques. Tout comme la pandémie nous force à revoir les stratégies établies pour contrôler le milieu de travail dans les bureaux, elle met très nettement en lumière nos manières d’occuper ces espaces et la valeur que nous leur avons accordée. WSP se penchera sur ces questions plus tard dans la série.

 

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