Lorsqu’il est question d’infrastructures, les gouvernements, développeurs privés et agences de transport visent le long terme. Pour optimiser leurs investissements, ils analysent le passé, intègrent les tendances du moment et extrapolent le futur.

Le processus analytique se complique toutefois lorsqu’ils doivent tenir compte d’une technologie disruptive, comme celle des voitures autonomes. Il reste à voir si l’augmentation de la capacité mobile ne mènera pas à une recrudescence des véhicules sur les routes et à une congestion plus importante.

Bien qu’il reste des questions à répondre, il est clair que nous ne spéculons pas sur un avenir lointain. Cette technologie dérangeante qui transformera nos besoins en matière d’infrastructure est déjà présente, et il est important de considérer toutes les options possibles à court et long terme.

« Sans une planification appropriée, nous risquons de manquer l’occasion de bien préparer l’arrivée des véhicules automatisés », affirme Rachel Skinner, directrice du développement pour WSP au Royaume-Uni, et auteure du guide Making Better Places. « Le débat ne porte plus sur l’avènement de cette technologie, mais sur notre façon de l’accueillir et de s’y adapter ».

La révolution du téléphone intelligent

Les révolutions s’amorcent toujours dans l’incertitude, mais l’incertitude se dissipe avec le temps, jusqu’à ce qu’une vision claire se dessine. Il y a 30 ans, ceux qui ont imaginé l’internet qu’on connaît aujourd’hui ont fait face à plus de scepticisme que d’encouragement, mais les développements se sont succédé, s’alimentant les uns les autres. C’est ainsi que le téléphone intelligent s’est imposé comme un outil informatique puissant, révolutionnant au passage nos façons de faire dans plusieurs secteurs. 

Le téléphone intelligent joue déjà un rôle majeur dans les transports en fournissant la connectivité Bluetooth, les systèmes de GPS et de cartographie, les horaires d’autobus et de métro, les cartes d’embarquement, le paiement mobile pour le stationnement, etc.

« Toutes les pièces ne sont pas encore en place, mais ce n’est pas uniquement votre véhicule qui deviendra plus automatisé », note Steve Kuciemba, directeur national en systèmes de transport intelligent (ITS) pour WSP aux États-Unis. « C’est tout le concept de mobilité qui est en transformation. La technologie et la connectivité ont beaucoup plus d’importance qu’il y a quelques années ».

Dans ce contexte, comment les autorités peuvent-elles mieux planifier les infrastructures de transport du futur ? 

« Nous analysons le risque, et nous élaborons des scénarios et des modélisations du transport selon les habitudes de déplacements actuelles et les modèles existants d’aménagement du territoire », explique M. Kuciemba. « Nous modélisons tous les déplacements sur le réseau pour comprendre où et comment les gens se déplaceront dans 20 ans ».

De leur côté, les agences de transport ont déjà une bonne idée des tendances lourdes qui façonnent l’avenir des transports.

« On constate une croissance mesurable et durable de la population. Il existe également une politique de protection des terres agricoles », explique Antoine Belaieff, directeur de la planification régionale pour Metrolinx, l’agence coordonnant les transports dans la région du grand Toronto et de Hamilton, au Canada. « L’objectif en transport est de favoriser ces tendances lourdes ».

IMG_Insights_Planning_in_an Uncertain_World_Truck_in_Transit_Illustration

Planification sur cinq ans

« La première chose à accepter est que l’avenir sera très différent », affirme Lauren Isaac, gestionnaire du transport durable pour WSP aux États-Unis et auteure de Driving Towards Driverless. « Une agence gouvernementale qui décide de construire quelque chose aujourd’hui doit prévoir 30 ans à l’avance en se disant que les véhicules connectés et automatisés seront accessibles».

Et qu’en est-il de la planification à court terme ? Doit-on dès maintenant intégrer le déploiement de voitures autonomes dans les nouveaux projets ? Les experts pensent qu’il est trop tôt pour commencer à construire en ce sens, mais qu’il est temps de commencer à planifier.

Les investissements dans le transport font partie d’un processus très long et, une fois un engagement pris, il est très difficile de faire des changements. Avant d’investir, vous voulez vous assurer que votre décision est viable », souligne Antoine Belaieff.

Ce dernier estime que les véhicules autonomes sont avant tout une solution de courte distance pour soutenir les trains et métros desservant les banlieues, plutôt que de les remplacer. Dans l’intervalle, les agences de transport doivent ainsi continuer à planifier des espaces de stationnement incitatifs pour les utilisateurs de trains de banlieue.

Qu'en pense Lauren Isaac? Sommes-nous prêts pour la voiture sans conducteur?

Le défi est de planifier pour les besoins actuels en considérant que ces structures ne seront peut-être plus utiles dans 15 ans. Une solution serait de construire en prévoyant, dès le départ, une nouvelle utilisation lorsque l’installation deviendra obsolète. « Le problème, c’est que les coûts de construction seraient beaucoup plus importants; je ne pourrais pas les faire approuver sans savoir exactement dans quoi on s’engage », rétorque M. Belaieff. « Ceci dit, je peux commencer à chercher des réponses pour avoir une meilleure idée des possibilités et de leurs coûts dans deux ou trois ans ».

En fait, les agences de transport doivent surtout se préparer à une plus grande flexibilité, et adapter leur culture et leurs structures en fonction d’un futur évolutif.

« De nous jours, les organisations en transport ont trois secteurs – la planification, l’exploitation et la maintenance – qui ne fonctionnent pas nécessairement ensemble », explique Steve Kuciemba. « Plutôt que de maintenir cette structure déconnectée, nous devrions préparer ces organisations à réagir rapidement à des environnements changeants et à travailler plus étroitement ensemble? »

Une planification sur 10 à 15 ans

Une planification à plusieurs paliers est essentielle lorsqu’il est question de l’avenir des transports. Alors qu’une planification à court terme vise les besoins actuels et les adaptations graduelles, il est important de garder un œil sur les différentes possibilités de développement à moyen terme.

Lorsque Metrolinx, l’agence de transport la plus importante au Canada, a voulu guider ses prochaines étapes et identifier les actions à prendre, elle a fait appel à Daniel Haufschild et à WSP. Cette collaboration a généré un livre blanc audacieux, New Mobility. Les conclusions du rapport sont claires :

Il faut beaucoup de temps pour intégrer l’impact des changements aux politiques. Chaque nouvelle ligne d’un réseau de transport exige des années de planification, d’ingénierie, de conception et de construction.

« Plusieurs changements peuvent survenir avant qu’un nouveau service porte ses fruits, d’où l’importance de regarder plus loin que le futur immédiat», conclut Daniel Haufschild, vice-président de la planification de la mobilité urbaine en transport pour WSP au Canada. « Si Metrolinx veut s’assurer que le portrait changeant de la mobilité bénéficie à toute une région, elle doit prendre l’initiative d’établir un cadre de travail ».

Le rapport de Metrolinx offre un bon exemple:

« Les politiques doivent aborder en amont la question des terrains qui deviendront disponibles en raison des besoins changeants en matière d’infrastructures. De façon générale, il s’agit de planifier pour que les choix en mobilité et les percées technologiques puissent profiter au bien public ».

D’ailleurs, même sans l’avènement des véhicules autonomes, d’autres innovations comme les services de transport partagé transforment déjà le monde du transport.

IMG_Insights_Planning_in_an Uncertain_World_Bus_in_Transit_Illustration

Et dans 20 ans?

Les agences de transport et les autorités en transport collectif ont compris que trois facteurs majeurs vont influencer le futur du transport : l’électrification, l’automatisation et l’économie du partage. Bien qu’il soit prématuré de revoir les normes pour s’adapter aujourd’hui aux véhicules autonomes, les instances qui planifient les infrastructures doivent intégrer une certaine flexibilité à leurs visions.

« Elles doivent accepter que, même avec une planification de 20 à 30 ans, elles doivent être prêtes à faire des ajustements supplémentaires en fonction de l’évolution de la technologie et des marchés », affirme Scott Shogan, gestionnaire du marché du véhicule connecté et autonome pour WSP aux États-Unis.

Avec une planification flexible et adaptable, les autorités en transport auront leur mot à dire dans un environnement changeant.

« Nous avons laissé l’automobile traditionnelle façonner nos villes », note Scott Benjamin, ingénieur principal en ITS pour WSP en Australie. « Pour prendre les bonnes décisions cette fois, il faut voir dans une perspective plus large les défis liés à l’utilisation des espaces ». 

Scott Benjamin entrevoit des infrastructures où les véhicules circuleront dans les zones ayant le moins d’impact, comme les grandes routes et les autoroutes. Il voit des centres-villes où la circulation est minimisée dans les zones fréquentées par les piétons et les cyclistes. « Il faut établir un type de hiérarchie routière pour déterminer où placer nos efforts ».

C’est exactement ce que vise le travail de l’équipe de Scott Benjamin avec Austroads, l’Association des agences de transport de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Son mandat est d’identifier des opportunités pour les véhicules automatisés dans ces deux pays.

Les problèmes de congestion, de pollution et autres effets négatifs des véhicules traditionnels doivent être résolus. Pour y arriver, les agences de transport doivent planifier l’avenir dès maintenant. Des décisions rapides s’imposent avant que l’ouverture favorable à la venue des véhicules autonomes ne nous échappe.


Plus sur ce sujet