Quels sont les risques de ne pas investir dans le capital naturel?
Partout dans le monde, des spécialistes insistent sur la nécessité d’investir davantage dans les efforts mondiaux de protection et de restauration de la nature auprès des institutions financières. Cependant, on a peu expliqué pourquoi c’est le secteur financier, et non le gouvernement, qui doit contribuer à alléger ce fardeau. Le Cadre mondial de la biodiversité Kunming-Montréal, qui a eu lieu en décembre 2022 à Montréal, a exigé « des mesures juridiques, administratives ou de politique générale visant à inciter les entreprises à agir et à leur donner les moyens de le faire. »
Pour le secteur financier, les enjeux sont élevés. Les risques de ne pas investir dans le capital naturel sont importants. L’inaction peut avoir des conséquences graves. Mais le potentiel de réaliser des progrès positifs est énorme.
Il est impératif que les institutions financières comprennent les risques associés à la perte de biodiversité et agissent rapidement afin de trouver des façons d’investir dans des initiatives fondées sur la nature, tout en protégeant leurs investissements. Comme l’indique le récent Rapport sur les risques mondiaux 2024 (en anglais) du Forum économique mondial, l’apparition d’un ensemble de risques socioenvironnementaux interconnectés est susceptible d’accélérer les changements climatiques, par la libération d’émissions de carbone, et d’accentuer les effets connexes, menaçant ainsi les populations vulnérables aux changements climatiques.
Mobilisation du secteur
Pour des raisons autant économiques que sociales, le secteur financier doit saisir l’influence du capital naturel sur les portefeuilles.
D’un point de vue économique, les actifs dans lesquels les institutions financières investissent ont des relations de dépendance à la nature et des impacts sur cette dernière. Les changements climatiques ont révélé les vulnérabilités de certains de ces actifs, pouvant entraîner des coûts potentiellement élevés liés à des violations de la réglementation, des perturbations opérationnelles, des actions en justice et des risques de responsabilité. Ces risques doivent être compris et gérés.
D’un point de vue social, les institutions comptent sur un fort engagement des investisseurs. La préférence envers une prise de conscience sociale et durable étant de plus en plus marquée, les institutions financières ont tout intérêt à accorder la priorité à la nature pour préserver leur réputation et leur positionnement sur le marché.
Elles doivent cependant bien comprendre et gérer les conséquences de leurs décisions sur la nature, tant en ce qui concerne le portefeuille que les actifs, pour conserver leur attrait auprès des investisseurs.
Comprendre les risques
Il y a des risques associés aux impacts et aux relations de dépendance sur la nature pour les actifs, ainsi que des risques indirects pour le secteur financier lui-même, associés aux impacts et aux relations de dépendance sur les actifs. Cette situation entraîne des risques liés à la réputation et des enjeux réglementaires, qui engendrent des conséquences financières.
Pour être en mesure d’agir, il est important de comprendre les risques précis fondés sur la nature qui sont associés aux investissements :
Risques réglementaires
L’inaction par rapport à des dommages causés à la biodiversité et à l’environnement peut mener à des litiges et à des responsabilités légales, comme ce qu’on a pu observer dans les secteurs minier, pétrolier et gazier et du développement.
Risques réputationnels
Comme indiqué ci-dessus, les dommages à la nature ou l’inaction des entreprises d’un portefeuille d’investissements peuvent nuire gravement à la réputation d’une institution financière, comme dans le cas des appels lancés aux banques pour qu’elles cessent leurs investissements dans des technologies énergétiques à fortes émissions.
Risques financiers
L’inaction face à la perte de nature engendre des coûts importants; elle peut nuire à la réputation et à l’attractivité et mener à une baisse majeure des investissements. De plus, les perturbations opérationnelles au niveau des actifs qui découlent de l’inaction pourraient toucher indirectement l’institution financière, en plus de l’exposer aux risques réglementaires mentionnés ci-dessus. Ces derniers pourraient mener à des réclamations, des poursuites ou des pénalités financières pour négligence ou défaut d’atténuation des risques.
Risques pour l’environnement
Si aucune mesure d’adaptation n’est prise, les changements climatiques vont causer des dommages à l’environnement et nuire aux écosystèmes, aux ressources hydriques et à la nature. Cette situation peut perturber les activités économiques et les investissements à l’échelle mondiale.
Comprendre chaque risque, et la place qui lui est accordée dans le portefeuille d’investissement de l’institution, permet de prendre la véritable mesure de ce qui doit être fait.
Produire un rendement de l’investissement
La responsabilité financière est importante lorsqu’on aborde les enjeux liés à la nature. Les personnes qui veillent à sa protection et à sa restauration reconnaissent qu’il est nécessaire d’évaluer la manière dont l’investissement sera rentabilisé.
En contrôlant et en gérant les risques liés à la nature à l’échelle du portefeuille, les institutions financières peuvent réduire le plus possible les risques financiers, réglementaires et pour la réputation associés à leurs investissements. Ainsi, les investisseurs souhaiteront davantage investir dans le portefeuille. De plus, en intégrant des considérations fondées sur la nature dans les décisions d’investissement, les institutions financières peuvent veiller à ce que les investissements durables protègent la biodiversité. Ce faisant, elles renforcent la confiance des investisseurs, ce qui se traduit par une rentabilité à long terme et une résilience des portefeuilles.
L’engagement des parties prenantes, surtout les investisseurs, la clientèle et les communautés, est un levier important pour les institutions financières. Faire preuve de transparence à propos du capital naturel et communiquer les initiatives en cours et leur impact positif favorisent la confiance de toutes les parties prenantes et attirent les investisseurs socialement engagés.
Les institutions financières peuvent aussi se servir de mesures d’évaluation de la biodiversité pour quantifier la valeur des services écosystémiques dans leur portefeuille d’investissement, comme la pollinisation, la purification de l’eau et le stockage du dioxyde de carbone. Ces derniers peuvent tous contribuer au rendement de l’investissement global.
Communiquer avec les investisseurs
La discussion sur le rendement de l’investissement doit être communiquée aux investisseurs, car pour obtenir l’adhésion requise, les avantages des investissements dans la nature doivent être bien compris.
Il est important de démontrer les répercussions des risques fondés sur la nature sur la stabilité financière à long terme, en utilisant une évaluation claire de l’impact sur la biodiversité à l’échelle du portefeuille qui est axée sur les risques mentionnés précédemment. Il est tout aussi important de prendre en compte du capital naturel dans la stratégie globale d’investissement, en montrant que les conséquences ont été bien comprises et privilégiées, et que de réels engagements ont été pris en faveur d’initiatives fondées sur la nature, d’efforts de conservation et de gestion du risque.
Les communications sur la rentabilité des investissements sont également importantes. Le fait de rendre compte régulièrement des projets de biodiversité, des résultats obtenus et de leurs répercussions, en transmettant de manière claire et transparente de l’information sur les efforts de conservation, la gestion des risques et les résultats positifs, instaure un climat de confiance et suscite l’intérêt de la clientèle et des actionnaires. De plus, informer les parties prenantes du rôle de la nature dans la résilience économique et les services écosystémiques, au moyen d’ateliers, de webinaires et de matériel pédagogique, favorise la compréhension et encourage les investissements axés sur la biodiversité.
En créant des outils qui favorisent un dialogue ouvert sur les investissements fondés sur la nature, les institutions financières sont mieux positionnées pour convaincre les investisseurs de la valeur de leur placement.
Amorcer le parcours
Le parcours est long, mais des outils sont à votre disposition pour guider vos premiers pas. Des cadres existants comme le TNFD (Groupe de travail sur les informations financières liées à la nature), le SBTN (Science Based Targets Network) et l’ACT-D peuvent aider les institutions financières à amorcer leur parcours vers l’élaboration d’une stratégie en faveur de la biodiversité.
Il faut également tenir compte de deux aspects fondamentaux :
Évaluer les impacts : Commencez par évaluer les impacts des activités et des investissements existants sur la nature. Comprenez les répercussions et les relations de dépendance aux ressources naturelles et cernez les risques et opportunités.
Intégrer la nature dans la stratégie et les politiques : Créez des politiques qui traitent explicitement de la biodiversité. Songez à y intégrer des initiatives fondées sur la nature, des indicateurs, des critères d’investissement et des stratégies de gestion du risque.
Auteure : Julie Pizzutto est conseillère principale, Services-conseils stratégiques en facteurs ESG et changements climatiques pour WSP au Canada.
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