Le présent article a initialement été publié sur environmentjournal.ca (en anglais).
L’année a été difficile du point de vue des discussions sur le climat au Canada. Des feux de forêt records, touchant la plupart des provinces, ont forcé l’évacuation de milliers de personnes et provoqué des nuées de fumée dans de nombreuses communautés. Des pluies diluviennes ont déclenché des inondations dévastatrices, entraînant des dommages inimaginables et coûtant la vie à des Canadiens. Ce fut ensuite au tour de la chaleur estivale de faire son œuvre. Une chaleur fracassant des records d’un océan à l’autre, et menaçant le mode de vie des gens partout au pays.
Et ces situations ne sont pas propres aux Canadiens. D’autres pays ont également fait les frais des feux de forêt, des inondations et des températures records, forçant des évacuations désordonnées et aggravant la pénurie de ressources. Les pays et les communautés les plus pauvres, qui contribuent le moins aux émissions de GES, sont ceux qui souffrent le plus. La menace d’un avenir sombre plane d’ailleurs sur eux si la lutte contre les changements climatiques ne s’accélère pas rapidement, notamment en ce qui concerne l’apport et la mobilisation accrus de fonds et de financement.
L’an dernier, lors de la 27e Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP27) qui s’est déroulée en Égypte, les leaders politiques ont lancé un appel à l’action. Les pays, dont le Canada, ont résolu de redoubler d’efforts et d’en faire plus pour freiner la crise climatique mondiale (tout comme lors de chacune des éditions précédentes). Ces intentions ont d’ailleurs fait l’objet de critique, décrites comme étant de belles paroles, sans gestes concrets.
Que s’est-il passé durant les mois qui ont suivi, et que devons-nous attendre du prochain rassemblement annuel, à Dubaï, qui devrait, selon les dirigeants de la conférence, « …proposer une COP transformatrice reposant sur l’action »?
Douze derniers mois
Lorsque Steven Guilbeault, ministre fédéral de l’Environnement et du Changement climatique, est arrivé à Sharm El-Sheikh en novembre dernier, il y est allé d’une déclaration nationale misant sur trois éléments clés :
- inviter les autres à relever le Défi mondial sur la tarification du carbone lancé par le premier ministre Trudeau;
- s’inspirer des nations et des communautés les plus vulnérables, leur donner les moyens d’agir et les intégrer dans les discussions;
- s’engager à mobiliser 100 milliards de dollars pour le financement de l’action climatique d’ici la fin de 2023.
Présenté en compagnie du ministre chilien de l’Environnement, le Défi mondial sur la tarification du carbone a reçu l’aval immédiat de pays clés, comme la Suède, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande, qui ont aussi exploré ou mis en place des initiatives semblables. Depuis la COP27, le premier ministre a réitéré la nécessité d’établir une tarification mondiale du carbone lors de réunions clés, notamment lors de sa rencontre avec la présidente de l’Union européenne Ursula von der Leyen, à Kingston, en Mars, et de celle avec les leaders nordiques en Islande, en juin. D’ailleurs, l’UE est de loin le chef de file de la tarification du carbone, avec son système d’échange de quotas d’émission de longue date. Selon le rapport 2023 de la Banque Mondiale sur la situation et l’évolution de la tarification du carbone (en anglais seulement), 23 % des émissions mondiales sont assujetties à une taxe sur le carbone ou à un système d’échange de quotas d’émission. Ce pourcentage s’établissait à 7 % il y a dix ans. Le système de taxe sur le carbone du Canada est harmonisé à ceux des leaders mondiaux en tarification d’émissions.
Le ministre Guilbeault a exprimé sa déception envers ce qu’il considère comme un manque de référence forte aux droits de la personne et à l’importance des connaissances traditionnelles pour atteindre les objectifs en matière de climat. Cette nuance nous aurait permis d’apprendre des nations et des communautés vulnérables, notamment les peuples autochtones, et de leur donner les moyens d’agir. Le Canada a mis en place certains mécanismes de financement en lien avec le partenariat du Canada avec les peuples autochtones sur le climat, y compris 29,6 millions de dollars pour faire progresser un programme de leadership autochtone en matière de climat, et 180 millions de dollars destinés à un Fonds de leadership autochtone qui soutiendra les projets d’énergie propre et d’efficacité énergétique.
La résolution du deuxième volet de la déclaration du ministre Guilbeault implique, en partie, de réaliser des progrès à l’égard du troisième volet, en encourageant les pays développés à contribuer à l’objectif annuel de 100 milliards de dollars en financement climatique mobilisé. En mai, M. Guilbeault a coanimé avec Jennifer Morgan, la secrétaire d’État et envoyée spéciale de l’Allemagne pour l’action climatique internationale, une réunion dans le cadre de laquelle ils ont affirmé que les contributeurs étaient en voie d’atteindre l’objectif de 100 milliards de dollars d’ici la fin de 2023. Selon les données de l’OCDE pour 2020, l’engagement annuel des pays développés se chiffrait à environ 88,3 milliards de dollars. Le Canada est l’un des pays qui a depuis augmenté son engagement, le portant à 5,3 milliards de dollars sur cinq ans (de 2021 à 2026), soit plus du double de l’engagement annoncé pour les cinq années précédentes.
Une mise à jour de la progression vers l’objectif de 100 milliards de dollars sera sans doute présentée à la COP28, où les pays en développement continueront de demander des objectifs financiers beaucoup plus élevés. Il y a fort à parier que les 100 milliards de dollars par année ne suffiront pas – un rapport de 2022 estime que le besoin annuel des marchés émergents s’élève à plus de 1 billion de dollars.
Attentes canadiennes à l’issue de la COP28
Le ministre Guilbeault a également profité de cette réunion pour souligner trois priorités additionnelles pour le Canada à l’approche de la COP28 à Dubaï :
- la transformation financière mondiale nécessaire à l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris;
- le rôle du tout premier bilan mondial de l’Accord de Paris dans la hausse de l’ambition collective;
- le financement des pertes et des dommages pour les pays et les communautés les plus vulnérables.
La première priorité fait en partie écho au point mentionné précédemment, soit la nécessité d’augmenter le financement mondial pour permettre aux pays en développement de prendre des mesures à l’égard des changements climatiques. Bon nombre de pays n’ont pas les capacités financières pour développer des actifs de production d’énergie propre, protéger l’érosion des côtes ou créer des infrastructures résilientes. Pour y arriver, le soutien financier constant de la communauté mondiale sera essentiel. La priorité porte également sur le virage important qui s’amorce dans le secteur privé, qui intègre de plus en plus les répercussions, positives ou négatives, qu’ont les investissements sur le climat, tout comme les répercussions des changements climatiques sur la viabilité de certains types d’investissement. Ici encore, le leadership des capitales et des centres financiers des pays développés est essentiel, alors même que nous devons soutenir le développement des capacités de gestion des finances et des risques climatiques dans les pays en développement.
Le bilan mondial est l’examen des progrès réalisés par les pays dans l’atteinte de leurs engagements en vertu de l’Accord de Paris. Ce processus de deux ans se tient tous les cinq ans, et les plus récents résultats seront présentés lors de la COP28. Ces résultats pourraient jeter les bases de nouveaux objectifs ou plans d’actions mondiaux pour les prochaines années.
Le financement des pertes et des dommages est un sujet délicat et difficile. Cela revient à demander aux pays développés (et, dans une moindre mesure, aux pays récemment industrialisés comme la Chine) d’avouer les dommages qu’ils ont causés à d’autres régions du monde en raison de leur historique d’émissions de GES, et de fournir une compensation financière. À titre d’exemple, le Pakistan a subi 30 milliards de dollars US de dommages liés aux inondations, mais ne contribue qu’à 1 % des émissions mondiales.
Une entente sur le cadre de financement a été conclue au début de novembre et sera présentée à la COP28. L’Union européenne a déjà annoncé qu’elle verserait une contribution considérable au fond, mais le montant exact ainsi que celui de la contribution du Canada seront probablement dévoilés au cours des premières journées d’échange à Dubaï. On peut s’attendre à ce que ce financement fasse l’objet de discussions officielles à Dubaï. Il est peu probable que les attentes des pays en développement vulnérables soient entièrement satisfaites, mais ce sera un début.
L’effet de la COP28 chez nous
L’effet durable de la COP28 au Canada pourrait dépendre des annonces du gouvernement à la lumière des récentes manchettes selon lesquelles le pays risque de ne pas atteindre ses objectifs d’émissions pour 2030. Comment le gouvernement fédéral réagira-t-il sur la scène mondiale à son programme général sur le climat?
Nous savons que le Canada continuera d’investir massivement dans une variété de programmes de financement visant à créer des solutions durables en matière de réduction des émissions. Nous avons récemment remarqué des engagements fermes à l’égard des véhicules électriques et des infrastructures associées, de la biodiversité, et de la commercialisation des technologies carboneutres, pour n’en nommer que quelques-uns. Cette tendance devrait se poursuivre, alors que le gouvernement fait de l’environnement et des changements climatiques un des piliers de ses objectifs politiques. Toutefois, des engagements additionnels annoncés à la COP28 permettraient au Canada d’assurer sa place sur la scène mondiale en démontrant que le pays reste sur la bonne voie pour réduire considérablement ses émissions d’ici 2030 et réaliser sa promesse de carboneutralité d’ici 2050, malgré quelques reculs.
D’un point de vue mondial, la COP28 devrait accueillir d’importantes conversations à propos des efforts internationaux de réduction des émissions ainsi que de financement requis dans les pays en développement afin de les aider à atteindre une réduction durable de la pauvreté et de favoriser leur résilience face aux changements climatiques. Il reste à voir si le Canada peut rattraper des leaders comme l’UE ou améliorer sa position à titre leader. Par habitant, peu de pays ont contribué plus à la lutte contre les changements climatiques que le Canada : il est essentiel d’atteindre et, idéalement, de dépasser notre cible de 2030, et de poursuivre l’intensification de nos efforts pour offrir un soutien financier aux pays en développement, au moins à hauteur de notre juste part de l’effort mondial.
Vous aimeriez en savoir plus sur la façon dont WSP aide les entreprises, les institutions financières, les gouvernements et les communautés au Canada à réduire leurs émissions et à accroître leur résilience face aux changements climatiques? Visitez notre page Changements climatiques, résilience et développement durable.
Laurence Blandford est vice-président, Conseil stratégique, Changements climatiques et ESG, pour WSP au Canada. De 2009 à 2011, il a été le négociateur principal du financement pour le Canada dans le cadre des discussions de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Il a dirigé la planification et la réalisation du tout premier engagement financier climatique international majeur du Canada, soit 1,2 milliard de dollars de 2010 à 2012, engagement pris lors de la Conférence sur le climat de Copenhague (COP15) par le premier ministre Stephen Harper.